Cinéma d'émotions - Heures d'évasion - Echanges inspirés - Zapping critiquable . Livres (peu) aimés et Oeuvres inoubliables !...

12 janvier 2017

CALIFORNIA DREAMIN'

de Pénélope Bagieu
Bande dessinée - 270 pages
Editions Gallimard - septembre 2015

Ellen Cohen est l'aînée d'une famille juive modeste de Baltimore. Vite jalouse de sa petite sœur qui éloigne sa mère delle, elle se met à manger plus que de raison. Elle devient grosse, mais assume et met toute son énergie à vivre, et obtenir des autres ce qu'elle veut par dessus tout : devenir une star. Elle sera Cass Elliott de The Mamas and the Papas.

Loin d'être un grand moment de lecture bédesque, California Dreamin' s'ouvre sur des planches aux dessins crayonnés à la mine épaisse, au trait brut, dur, noir.
C'est l'histoire d'une volonté, d'une fille qui ne s'arrête pas à son désavantage physique, à sa vie promise de commerçante reprenant la petite affaire familiale. Par delà tout cela, elle s'imposera, par ses talents de chanteuse tout autant que son comportement sans gêne, ses passions. Jeune étoile dans une époque artistique riche, histoires d'amitiés, de déceptions amoureuses, d'acide et de cannabis, elle est tour  à tour adulée par le public et mise à l'écart par ses pseudos amis.
Le plus intéressant est ce que l'album veut mettre en lumière : cette voix de Mama Cass. Et le meilleur moment, c'est celui qui vient quand on referme l'album et ouvre ses oreilles pour écouter ou réécouter ces titres du groupe où l'on ressent avec évidence la beauté de cette voix cristalline, méthodique, de Cass.


L'avis de Mo' - ChezMo
Chapitres proposés - LeMonde.fr

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10 janvier 2017

CONTINUER

de Laurent Mauvignier
Roman - 230 pages
Editions de Minuit - juillet 2016

Sibylle, la quarantaine, chirurgienne, a tenté le tout pour le tout. Récemment divorcée, elle est installé dans un appartement de Bordeaux avec son fils Samuel, 16 ans, qui enchaîne les conneries. Alors, elle met la maison familiale en vente, prend un congé et décide de partir plusieurs mois parcourir à cheval les montagnes et les vallées du Kirghizistan avec Samuel. Monter à cheval devrait les rapprocher, les luttes quotidiennes au milieu de la Nature devrait refaire prendre raison à son fils qu'elle ne veut pas voir glisser cette pente dangereuse. Autant que pour lui, c'est aussi pour elle ce voyage, pour qu'elle cesse d'être une femme absente pour elle-même.

Continuer est un très beau roman, une histoire forte entre deux êtres, dans une famille, au milieu des éléments. Un cheminement physique et psychologique dans l'isolement, pour un parent et son enfant. Moins apocalyptique que La route de Cormac McCarty, Continuer n'en est pas moins angoissant, avec une dernière partie de roman qui nous délivre un suspense absolu. Dangers, hostilités, défiances, rencontres, hospitalités, racisme montant, peurs post terrorisme, il y a tout cela dans ce roman, distillé d'habile façon. Chaque jour sera différent, le roman nous réserve une lente et dangereuse progression.
 
Extrait :
"Sa mère se faisait des illusions si elle pensait qu'elle pourrait changer quelque chose en lui, de lui, si elle croyait qu'il lui suffirait de prendre quelques semaines de grand air, accompagné de chevaux et de montagnes, de silence et de lacs, pour que soudain tout dans sa vie se déplie et devienne simple et clair, pacifié, lumineux, pour qu'il cesse enfin de se sentir écrasé à l'intérieur de lui-même, comme si on allait arrêter un jour d'appuyer sur son cœur, sur son âme, sur sa vie, comme si l'étau pouvait un jour se desserrer."
 
C'est vers la fin qu'on lit "continuer", que l'ascension prend un tout autre air. C'est un roman très attachant, une histoire de rapprochement, d'apprivoisement, de nature sauvage à dompter, nature humaine ou nature animale. La seule déception serait le manque de réalisme de la dernière partie, le manque de crédibilité pour que les 2 se retrouvent, perdus dans la steppe... Cela dit, un régal de lecture.
 

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06 janvier 2017

LA FILLE SUR LA PHOTO

de Karine Reysset
Roman - 300 pages
Editions Flammarion - janvier 2017

Anna est bouleversée quand son ex-compagnon l'appelle pour la réclamer au chevet de sa fille malade. Toute une vie passée remonte à la surface, quand Anna partageait une vie de "famille" auprès de Serge, artiste réputé, et ses enfants, devenus adolescents. A leur contact elle oscille entre la culpabilité d'avoir quitté brusquement cet homme carriériste et ses filles attachantes, entre les vestiges de sentiments amoureux et l'amère déception qui revient perpétuellement. Une parenthèse bretonne qui va s'étirer.
 
C'est l'histoire d'une femme et d'un récit de l'intime. Une histoire de famille multiple, famille maternelle, fratrie, famille d'adoption, famille d'attirance. Une femme qui souhaite plaire, qui répond aux sollicitations d'un ex-compagnon égoïste et humainement maladroit. Un roman psychologique qui aborde les rapports d'aliénation, de subordination auprès de cet homme dominant, plus âgé, déjà père de trois enfants. Ces aspects sont assez bien dressés, les portraits, même en creux, sont assez consistants. La maternité est aussi un thème en filigrane du roman.

Extrait :
"A présent, je ne crois plus en rien. Je ne suis plus là pour personne. C'est faux, cela dit, puisque je suis dans ce train qui me conduit vers la mer. Puisque Serge m'a demandé de l'aide pour sa fille qui n'est pas la mienne, cette enfant que nous avons vue grandir ensemble, que j'ai contribué à élever sans l'avoir vraiment décidé."
 
Et puis, et puis, il y a le bord de mer, les embruns, les idées noires, les familles recomposées... et inévitablement on pense aux romans d'Olivier Adam, ex-compagnon de l'auteure...
De Karine Reysset, j'avais aimé lire "Comme une mère". J'ai trouvé dans cette lecture une ambiance confinée mais humaine, une introspection au long cours, une compagnie agréable.

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26 décembre 2016

DANSE NOIRE

de Nancy Huston
Roman - 360 pages
Editions Actes Sud - août 2013

Milo s'éteint sur un lit d'hôpital, assisté de Paul Schwartz, amant et réalisateur new-yorkais, qui veut poursuivre, avec lui, l'écriture du scenario d'un film qui retrace sa vie. Car Milo est un fruit lourd en héritage. Une mère prostituée indienne, Awinita, et un père Irlandais marginal de sa famille, un grand-père Neil Kerrigan alias Noirlac, avocat raté mais rebelle lettré passionné, des adoptions en chaîne, la prison, le Canada, le Brésil, Du début du XXème siècle à nos jours, des histoires d'amour et de violence, de renoncements et de puissance.

Un roman assez virtuose, qui mêle le récit et le film. Le scenario d'une vie, le récit d'une écriture. Avec cette politesse rare de l'auteur qui  présente l'arbre généalogique des protagonistes en début d'ouvrage, Nancy Huston nous entraîne dans les destins mêlés de différents personnages à travers plusieurs générations.
Elle mêle aussi les langages. De nombreuses pages voire des chapitres sont en anglais, pour mon grand bonheur. Et puis le langage technique des scenario est aussi présent, avec ses didascalies, ses claps, ses noirs, ses zooms et ses "coupez". Le narrateur s'interroge sur la forme à adopter, les scènes à privilégier.

Extrait :
"Celle-ci sera la plus dure des séquences Awinita, Milo adoré. Une séquence sans dialogues, pour évoquer cette phase de sa grossesse où ta mère recommence à se piquer et où tu pousses en son sein. Ton petit cœur absorbe l'héroïne et l'envoie pulser à travers ton sang jusque dans ton petit cerveau en train de se former, altérant tout tes sens en éclosion. Des images fragmentaires se fondent les unes dans les autres, tandis que ta mère flotte entre veille et sommeil..."

L'auteure voulait un livre sur l'identité canadienne, difficile tâche. En effet, un roman qui fourmille de métissages, de langues, de passés, d'héritages culturels.

L'avis de Parisianne - Les musardises de Parisianne
L'avis de Bookfaloo Kill - Cannibales lecteurs

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23 décembre 2016

BABYLONE

de Yasmina Reza
Roman - 220 pages
Editions Flammarion - août 2016
Prix Renaudot - 2016

Elisabeth fait une petite fête chez elle, dans un appartement de banlieue parisienne. Avec Pierre son mari, ils reçoivent un soir des amis qui ont comme eux la soixantaine, et également leurs voisins, Jean-Lino Manoscrivi et son épouse Lydie. La soirée se déroule bien, on mange et on boit, on discute et on rit, on lance des polémiques sur la mort des poussins d'élevage et le bio. Une fois terminé, chacun rentre chez soi dormir, mais Jean-Lino reviendra frapper à la porte d'Elisabeth et Pierre pour leur annoncer l'impensable : il vient d'étrangler Lydie.

Une narration étoffée, qui rend compte - avec ou sans ponctuation - du foisonnement des échanges lors d'une soirée, et des monologues intérieurs de la narratrice. Et puis on bascule devant une forme de roman à suspense, en suivant les réactions et agissement de cette Elisabeth qui ne sait comment venir en aide ou fuir l'appel de Jean-Lino, coupable de meurtre.

Extrait :
"Le jour de mes soixante ans, Jean-Lino Manoscrivi m’a invitée aux courses à Auteuil. On se rencontrait dans les escaliers, lui et moi montions à pied, moi pour conserver une silhouette potable, lui par phobie des lieux clos. Il était maigre, pas grand, visage grêlé, un long front partant en arrière coiffé sur le côté avec la fameuse mèche recouvrante des gens chauves. Il portait des lunettes à monture épaisse qui le vieillissaient. Il habitait au cinquième, moi au quatrième. Ça nous faisait une petite complicité ces croisements dans la cage que personne n’empruntait. Dans certains immeubles modernes, la cage d’escalier est indépendante et moche, et ne sert qu’aux déménageurs. D’ailleurs les locataires disent l’escalier de service. Pendant un temps, on ne s’est pas connus vraiment, je savais qu’il travaillait dans l’électroménager. Il savait que je travaillais à Pasteur. Le nom de mon métier, Ingénieur Brevets, ne dit rien à personne et je ne cherche plus à l’expliquer de façon attrayante. Une fois, avec Pierre, on avait pris un verre chez eux, entre couples. Sa femme était un genre de thérapeute new age après avoir géré un magasin de chaussures. Le couple était récent, je veux dire par rapport à nous. En croisant Jean-Lino dans notre escalier la veille de mon anniversaire, je lui avais dit, demain j’ai soixante ans. Je traînais des pieds et ça m’était venu comme ça. Vous n’avez pas encore soixante ans vous Jean-Lino ? Il avait répondu, bientôt."

Yasmina Reza m'a déçue avec ce roman. C'était un peu longuet, peu surprenant, pas assez épicé. Même si l'étude des personnages est assez précise, leur donnant un comportement en apparence inexpliquable, mais les suivant de près dans leurs errements, il n'y a rien de très enthousiasmant, rien qui ne nous provoque de fortes émotions.

L'avis de Sylvie Ferrando - La cause littéraire
L'avis de Salina - OnLaLu




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18 décembre 2016

ICI

de Roland Mc Guire
Bande dessinée - 300 pages
Editions Gallimard -
Fauve d'Or du meilleur album - Angoulême 2016

On est ici, dans ce salon, dans cette maison, en ce lieu chargé de signification familiale. Mais on est ici et maintenant et à la fois hier et demain.

La forme est très originale. Sur la majorité des planches se superposent des instantanés dans le même plan, des images qui peuvent être séparées de plusieurs milliers d'année. Car il y a très longtemps, avant la vie humaine, à cette même place, l'histoire du lieu commence. Un foyer actuel, un salon qui reçoit grands parents et petits enfants pour un réveillon, ce n'est qu'une forme de vie éphémère qui prend place en un lieu, une vie qui fût précédée par de nombreuses autres, sauvages, animales, glaciales, ancestrales, puis contemporaines. Un lieu vu comme un être vivant, se transformant au fil des époques, habitant des êtres commensaux divers. De cette caméra fixe, des images choisies par l'auteur, des scènes qui posent des questions, parfois sans réponses. Ce n'est pas un film linéaire. Ce ne sont qu'instantanés et ellipses.

C'est un régal de lire cet album, un petit jeu de piste temporel, une gourmandise visuelle avec ces pages graphiques, aux tons doux qui évoluent au fil des changements de tapisserie. On peut aussi y lire une histoire de famille(s), de générations.
Une magnifique composition.

"L'ovni graphique" LeMondeBD

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17 décembre 2016

FRERE DES ASTRES

de Julien Delmaire
Roman - 230 pages
Editions Grasset - mars 2016
Benoît est un fils de famille nombreuse, élevé dans un Nord morose par une mère seule et alcoolique. Un grand frère à la vie lourde de responsabilités. Un grand frère fortement pieux, qui un jour, quitte le foyer pour les routes de France, pour l'Humanité, pour la Vie. D'Amettes jusqu'à Marseille, du Pas-de-Calais jusqu'aux calanques méditerranéennes, il erre, empli de foi, sans haine ni frustration, se réfugiant en pleine nature ou chez des concitoyens.
Un roman de la marge, sur un humain d'aujourd'hui, déconnecté de la vie moderne digitale, mais connecté avec lui même, avec les astres et les éléments naturels. Une personne de souffrance et de résilience, une personne que la solitude n'effraie pas. Ni misanthrope, ni handicapé des relations sociales, Benoît parcourt le pays, sans haine ni rancœur, avec une mélancolie fragile.

Extrait :
"UN GOSPEL ROCAILLEUX. Benoît chante la cheminée de la fabrique et la corolle des fleurs. Il sait par cœur la parabole du grain de moutarde, celle du semeur et des oiseaux du ciel. Il ne demande jamais de secours pour lui-même, ses suppliques mêlent sans distinction le clébard à la patte brisée, entrevu près de la nationale, la déprime de sa mère, le cancer de son paternel. Le dimanche après-midi, ses pérégrinations s’apparentent à des fugues ; il soulève les barbelés, s’avance au plus clair de la plaine. Les parcelles épousent ses pas."

Le roman a de quoi déconcerter au départ, et puis on réalise que le lecteur est bien accompagné. J'ai aimé ce livre, sur un parcours à la marge.

L'avis de Joyeux-Drille - Appuyez sur la touche lecture

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04 décembre 2016

NORD NORD OUEST

de Sylvain Coher
Roman - 260 pages
Editions Actes Sud - janvier 2015
Prix Ouest France - Etonnants voyageurs - 2015

Le trio vient de traverser la France depuis Nice jusqu'à Saint Malo. Sur un coup de tête, Lucky décide de prendre le large pour l'Angleterre, avec le Petit, dont il est inséparable, et La Fille qu'il vient de rencontrer. Rallier les côtes normandes à bord d'un petit voilier, Slangevar, volé bien sûr. Le temps de s'organiser, d'essuyer les hésitations et contestations du Petit, et voilà les trois jeunes lancés à l'aveugle dans une aventure inconsidérée, sans carte marine. Un huis clos flottant, une embarcation défectueuse, un équipage d'amateurs qui fuient on ne sais quoi ou recherche on ne sait quel salut.

Etonnante ambiance, avant de plonger dans davantage d'inquiétude glacée. Le vocabulaire marin est très fourni, ardu pour les non connaisseurs. Mais on se laisse aisément porter par la houle littéraire, par les phrases délicates, ciselées, qui apportent à la lecture une ambiance inquiétante, autour de ce trio de têtes brûlées qui entreprennent l'aventure de l'inconscience. Du courage ou de l'inconscience ? On aimerait les penser courageux, mais très vite, il faut se résigner à l'inconscience, jamais ils n'auraient dû partir dans ses conditions.

A bord, les deux amis sont nerveux, jaloux, méfiants, défiants. Il y a cette femme, objet de désir, objet de jalousie. Mais il y a surtout la mer et ses angoisses, et les conditions réelles physiques, l'eau partout, les vêtements jamais secs, le corps qui jamais plus ne se réchauffe.
 
Extrait :
"Le vent revint avec le jour, comme une mariée du lendemain. Ils devaient toujours crier pour se faire comprendre. Les mots les plus simples prenaient des accents colériques et quelques malentendus multiplièrent les silences rancuniers. L'horizon défait se perdait dans la découpe des vagues, comme la ligne de crête d'un massif montagneux. Slangevar grimpait sur des lames plus hautes que lui et retombait chaque fois plus bas qu'ils ne pouvaient le prévoir. Repartait à l'assaut pour parvenir tant bien que mal dans le tremblant. L'étrave recevait toujours la même claque. Puissante, infatigable."
 
Le roman s'étale sur quelques jours à peine. Rares sont les repères. Les repères en mer, et les repères dans leurs vies antérieures. On se perd, il faut s'accrocher, garder un cap, sentir les claques de la mer et les attaques du vent. Un huis-clos poétique et glaçant, une très belle écriture.

L'avis d'Emmanuelle Caminade - La cause littéraire
L'avis de Clara - Clara et les mots

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29 novembre 2016

JOSEPHINE BAKER

de Catel et Bocquet
Bande dessinée biographique - 560 pages
Editions Casterman - septembre 2016

Joséphine nait au tout début du vingtième siècle, enfant toujours gaie, vive, dansante. Mariée dès ses 13 ans, elle sera très vite divorcée, puis remariée. Elle quitte sa modeste famille à 19 ans et saisit l'opportunité de venir en France, quittant des Etats-Unis où la ségrégation éloigne les rêves de carrière pour les artistes noirs. Paris l'accueille, le succès est là, entre revues nègres jouant sur une image colonialiste et exotique, et spectacles davantage musicaux, et elle croise un très grands nombres de personnalités des années folles. Elle meurt en France à 69 ans, laissant derrière elle une dizaine d'enfants recueillis qui formèrent son rêve d'une tribu arc-en-ciel, appuyant ses luttes éternelles anti racistes.

Cette BD est un pavé, une brique, de quasiment 600 pages, mais il fallait bien ça pour ébaucher la trajectoire de Joséphine Baker. C'est un album très vivant, très musical aussi, très peuplé de nombreuses figures telles Grace Kelly, Le Corbusier, J-C. Brialy, Martin Luther King, Fidel Castro, Man Ray... Attirée par les lumières, par le fourmillement, Joséphine Baker s'est très vite sentie chez elle à Paris, en France.
L'histoire retrace sa vie artistique, puis sa vie plus familiale qu'elle s'est créée au château des Milandes en Dordogne.
Encore une belle biographie dessinée par le couple Catel et Bocquet, après l'excellentissime Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges. Une belle manière d'apprendre sur la vie de femmes illustres et courageuses qui évoluèrent dans des milieux qui auraient voulu les maintenir dans une minorité docile.


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20 novembre 2016

L'INVERSION DE LA COURBE DES SENTIMENTS

de Jean-Philippe Peyraud
Bande dessinée - 190 pages
Editions Futuropolis - juin 2016

Une parenthèse qui nous plonge en plein Paris, dans la torpeur de l'été entre des personnages qui se croisent, se cherchent, se trompent. C'est tout d'abord Robinson, qui traverse une période délicate, avec son affaire qui marche mal, sa petite amie qui s'en est allée, son aventure d'un soir qui ne dure pas plus, son père qui se pointe pour pleurer sur ses déboires amoureux, et sa sœur qui s'inquiète de la disparition de son fils adolescent, Gaspard. Il aurait une maîtresse plus âgée. Or, la voisine de Robinson a également disparu. Certains prennent des risques, s'évadent, badine, d'autres comme Amandine, osent. Elle recherche son père....

 
C'est une BD au ton de théâtre de Boulevard. En attendant l'inversion de la courbe du chômage, Jean-Philippe Peyraud nous offre une immédiate Inversion de la courbe des sentiments. Un album choral, très rythmé, très feuilleton. Le dessin est sec, les couleurs vives, et on ne s'ennuie pas.
A défaut d'en garder un souvenir persistant, l'album nous donne une histoire certes légère mais aborde de nombreuses questions générationnelles contemporaines de manière assez franches, assez réaliste. Un supplément d'âme indéniable. Une très agréable lecture.
 
L'avis de Mo' - BarABD

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18 novembre 2016

CREPUSCULE DU TOURMENT

de Léonora Miano
Roman - 280 pages
Editions Grasset - août 2016

Madame est déjà d'une époque qui s'en va. Cette mère, mère de Dio, nous parle de son couple, son foyer nourrit de violences conjugales, ses secrets, et évoque ce qui l'insupporte : Ixora, cette jeune femme ramenée d'Europe, déjà mère, qui va se marier avec Dio. Amandla est la doyenne, ancienne maîtresse des héritages kémites, elle fût amante de Dio mais sa sauvagerie effraye encore, sa liberté, son affranchissement. Hors du continent africain, Tiki, la sœur de Dio, porte sur son frère un regard intransigeant.

Ce roman est un bijou, un diamant, dur, brillant et tranchant. Un roman choral avec ses récits successifs de quatre femmes qui évoquent une vie familiale commune, qui évoque un homme mais surtout qui parlent d'elles-mêmes, de leur chair, de leur condition, de leur difficile combat pour la liberté dans une Afrique gangrénée par le patriarcat. Des voix singulières qui cachent, derrière leur calme, des souffrances refoulées et des secrets impensables. Où la filiation porte une grande importance, en plein ou en creux.
 
Avec sa plume d'une grande rage, Léonora Miano sculpte toutes ses phrases, cisèle chaque mot, martèle certaines sentences. Et puis elle étonne, elle balaye les conventions, elle renverse le culturellement correct d'Afrique, et par ces femmes stupéfiantes, pleines de haine et d'amour, de solitude aussi, d'incompréhension. Et l'homosexualité féminine se révèle comme la subversion ultime et l'affranchissement de toutes les normes machistes et traditionnelles.

Extrait :
"Etre femme, en ces parages, c'est évaluer, sonder, calculer, anticiper, décider, agir et assumer. Ne s'appuyer que sur soi. La confiance est un risque à ne pas prendre."

Et l'émigration de Tiki comme une fuite vers la liberté, sociale et familiale, avec le choix possible d'une destinée hors de la colonisation et de l'étouffement. Alors que Dio a fait le choix du retour au pays, comme si sa mère, Madame allait apprécier, comme si retourner vers le passé ne soulèverait pas tant de douleurs.

Extrait :
"S'il n'y avait eu que la brutalité, la domination se serait exercée sans pour autant que la soumission fût obtenue. Soumettre son semblable, c'est lui faire reconnaître votre grandeur, ce qui impose de recourir à des méthodes plus fines que l'envoi de tartes dans la figure. Il faut séduire, éblouir si on a de quoi. Et il faut rassurer."

Le roman est plus que la série de quatre monologues. Bien plus que cela. C'est une imbrication fine de souvenirs et du déroulé d'un drame présent, un évènement qui devrait obliger Dio à sortir de sa réserve. A travers leurs sexualités d'aujourd'hui, transparaissent leurs traumatismes d'autrefois.
 
Cet ouvrage serait le premier tome Melancholia du Crépuscule du tourment, à moins que ça ne soit l'inverse. A suivre donc.

L'avis de Domi - Domi C Lire

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03 novembre 2016

JULIETTE

Les fantômes reviennent au printemps
de Camille Jourdy
Bande dessinée - 240 pages
Editions Actes Sud - février 2016

Juliette rentre chez son père, à la périphérie d'une ville française. Ce n'est pas la grande fête, elle angoisse, est persuadée qu'elle n'a plus de pouls, passe pour la parisienne coincée, n'a pas l'écoute ni de son père, peu tendre, ni de sa mère, très occupée, ni de sa sœur, mère de famille survoltée et amante passionnée. Un jour elle se risque à visiter la maison de son enfance, au bout d'une impasse.

La mélancolie qui se dégage de Juliette contraste avec les couleurs vives des dessins, de ce graphisme qui résonne et qui nous rappelle les albums de Tom Tom et Nana. Mais il y a aussi une immense poésie, et des planches d'aquarelle sublimes. Les personnages prennent vie, dans leurs vies en recherche de bonheur, épanouis ou moins, mais vivant en société, dans un quartier populaire.
 
Camille Jourdy sait nous rendre ses personnages attachants, leurs engueulades, leurs hésitations, leurs doutes, leur humilité. Elle sait aussi nous faire rire avec cet amant et ses arrivées rocambolesques chez la sœur Marylou, par le jardin, dans un déguisement animalier sans cesse renouvelé.... Et puis d'autres clins d'œil, des moments de calme, de silence et de vide, et d'autres d'effervescence, de conversations à bâtons rompus, de conversations croisées et de paroles coupées lors de réunions familiales.
 
Un super album pour savourer un moment coloré, avec un petit air de féminisme transgénérationnel, de l'amour et des scènes de famille...
 
 

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01 novembre 2016

LE BAOBAB DE STANLEY

de Guillaume Jan
Roman biographique - 230 pages
Editions François Bourin - 2009
Editions Livre de Poche - octobre 2016

Guillaume Jan se décide à partir, un peu sur un coup de tête, un peu à cause de sa rupture amoureuse, en plein hiver 2007-2008. Sur la carte, Zanzibar l'attire, comme un rêve qu'il ne sert à rien de repousser plus longtemps, comme un nom qui résonne d'ailleurs, de dépaysement, de fantasme. A Zanzibar, il découvrira une île paradisiaque et défraîchie, avant de se replonger dans la capitale Dar Es Salaam, et de poursuivre à Arusha. Mais ce n'est que le début. Et pourquoi pas ne pas rallier le point opposé, occidental, du continent. Par les routes qui subsistent, les cours d'eau qui se pratiquent, les vols très spéciaux qui se méritent, déboucher au Congo sur la côte Atlantique. Un voyage de plusieurs mois, pas la première traversée d'explorateur mais un périple attachant dans l'Afrique d'aujourd'hui, d'est en ouest.

Une pépite que ce livre !! Un récit de voyage, un texte de liberté, qui contient tout ; la chaleur de l'Afrique, les inquiétudes du baroudeur occidental, la soif de liberté, le malaise des circuits touristiques, les contradictions du statut d'aventurier, les rackets successifs de fonctionnaires impayés, les fièvres, l'inconfort et la lassitude, le gibier et les moustiques, les palabres et les surprises.

Extrait :
"Je suis perdu dans Zanzibar, égaré sur le bas-côté de l'Afrique. C'est par où, l'aventure ? Les murs de la vieille ville sont usés par le soleil, les façades coloniales s'effritent en silence. «L'hôtel est juste à côté», m'indique le vendeur de pastèques, seul être vivant croisé dans la torpeur de l'après-midi. Il faut longer un rempart défoncé par la végétation tropicale puis tourner à droite, sous une forêt de fils électriques dénudés. Je pousse la lourde porte cloutée, la matrone fait ses ongles derrière son comptoir, le prix des chambres est affiché en dollars. J'écope de la numéro dix : une cellule blanche, carrée, avec un plafond zébré de poutres en cocotier, un lit large comme un hippopotame et une petite ouverture encombrée de fils de fer, où s'emmêlent les rayons du soleil. Il fait 35 degrés, le ventilateur est cassé."

 
 
L'écriture est simple, belle, et Guillaume Jan raconte ses déboires, ses amours, ses emmerdes, ses désespoirs, avec réalisme et humour. Tout au long du récit, il égrène les renvois historiques vers le parcours de l'explorateur Henry Morton Stanley qui fit déjà de 1874 à 1877 pour le roi belge une telle traversée à travers le continent africain. Son carnet de route n'est pas un hommage mais un renvoi à cette référence mal connue d'un autre temps colonialiste.



Guillaume Jan sait retranscrire beaucoup de l'Afrique tropicale d'aujourd'hui. Il s'efface devant ce personnage protéiforme, ce continent mystérieux, ces femmes et hommes lucides et vivants.
En bonus, l'ouvrage nous réserve une carte géographique fort utile pour nous situer, quelques photos extraites du blog de l'auteur (cf lien plus bas) et une nouvelle, ou plutôt une lettre fictive faite à l'explorateur Stanley, où l'auteur se livre sur sa vie de 2011.... toujours en Afrique, et encore aux côtés de Bélange.....
Fabuleux récit attachant, dont on ne veut perdre une seule miette. Je découvre un écrivain, un journaliste, un voyageur. ____[merci à Mariama des Editions du livre de Poche]

Les photos du voyage - Blog de l'auteur

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30 octobre 2016

MARIAGES DE SAISON

de Jean-Philippe Blondel
Roman - 190 pages
Editions Buchet Chastel - janvier 2016
Corentin est vidéaste avec son oncle Yvan. Dès les beaux jours, tous ses week-ends sont dédiés à la réalisation de vidéos de mariage. Préparatifs, cérémonie, réception, retrouvailles familiales, photos traditionnelles, ils ont toute une panoplie de prestations pour réaliser un objet de mémoire et de transmission filiale. Sa vie privée n'est pas à la fête, alors qu'il filme l'amour et les promesses de fidélité, ses petites amies le quittent toujours à cause de son manque de disponibilité. Sa routine professionnelle, il la brise lorsqu'il instaure, à la demande d'une mariée, des confidences filmées qui pourront s'ajouter à la prestation ou constituer pour lui des archives d'humanité.

C'est un livre que j'ai lu comme une gourmandise, un petit livre malicieux, qui aime les rebondissements, qui entraîne dans une lecture joyeuse et assez tendre. Le prétexte d'un personnage principal vidéaste pour brosser le portrait de différents couples à la veille de leur union, pour évoquer les hypocrisies familiales, les enjeux d'une vie, la quête du bonheur en chacun.

Extrait :
"Yvan et Corentin se retrouvent sur les coups des 11 heures. Le débriefing habituel. Comment l'un et l'autre perçoivent les futurs mariés (lui, dépassé par les événements, se laissant flotter au gré des ordres qu'on lui donne ; elle, un peu plus vindicative, possibilité intéressante de se transformer en tigresse d'ici le crépuscule et d'envoyer bouler tous les invités, genre Carrie au bal de fin d'année), point sur le matériel, sur les itinéraires pour arriver aux différents lieux de l'événement - ils ont deux bonnes heures devant eux pour le déjeuner, la cérémonie est à 15 heures et ils ne sont pas les bienvenus au repas familial organisé par Catherine ce midi."

Un roman attachant, et une écriture délicate pour une lecture assez rapide.

L'avis d'Alphonsine - Gnossiennes littéraires
L'avis de Marie-Claire - A bride abattue

 

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22 octobre 2016

DELIVRANCES

de Toni Morrison
Roman - 190 pages
Editions Christian Bourgeois - août 2015
Editions poche 10/18 - septembre 2016

Lula Ann Bridewell est la fille de deux métis, mulâtres au teint très clair. Mais elle, Lula Ann Bridewell, est très très noire de peau. Tellement que son père s'enfuit et sa mère la rejette, la lavant du bout des doigts, la punissant tout en évitant tout contact physique. La jeune fille en souffre beaucoup. 20 ans plus tard, elle est devenue Bride, une beauté incroyable, qui gagne sa vie très aisément dans une entreprise de cosmétiques. Elle ne revoit guère sa mère, et son amoureux Booker la quitte. Des jours mauvais s'annoncent, et se confirment lorsqu'elle se fait défigurer par celle qu'elle est allée retrouver à sa sortie de prison, celle qui a purgé sa peine pour avoir des actes de pédophilie à l'encontre de Lula Ann Bridewell.

Roman dévoré en une journée, Délivrances résonne de toutes les souffrances de l'enfance confrontée au racisme, résonne de toutes les maternités tragiques qui peuplent les romans de Toni Morrison. Et résonne de sa plume délicate, inquiétante et poétique. Avec sa légère touche de surnaturel, mais qui ne m'a pas rebutée alors que je le crains d'habitude. Juste cette Bride qui observe en elle des changements corporels inattendus (exit les poils pubiens, disparition de la poitrine, ses épaules rétrécissent et elle arrive à enfiler des tenues de fillette)... Du surnaturel comme métaphore d'un retour imposé en enfance, réveiller des sombres souvenirs, prendre ses parts de responsabilité, de mensonges, accepter le passé, et le dialogue. Accepter les délivrances.

Extrait :
"Ils vont tout faire capoter, se dit-elle. Chacun va s’accrocher à une petite histoire triste de blessure et de chagrin : un problème et une douleur anciens que l’existence a lâchés sur leurs êtres purs et innocents. Et chacun va réécrire cette histoire à l’infini, tout en connaissant son intrigue, en devinant son thème, en inventant sa signification et en rejetant son origine. Quel gâchis. Elle savait d’expérience ô combien difficile, ô combien égoïste et destructible était le fait d’aimer. Refuser les rapports sexuels ou compter dessus, ignorer les enfants ou les dévorer, réorienter les sentiments véritables ou les laisser dehors. La jeunesse était l’excuse à cet amour naïf comme les messages glissés au cœur des biscuits chinois ; jusqu’à ce qu’elle ne soit plus, jusqu’à ce qu’il devienne pure sottise d’adultes."

Mais les délivrances peuvent être comme des pulsions, c'est-à-dire éphémères, et l'optimisme de l'auteure n'est qu'une façade à travers laquelle s'échappe le venin de la difficile histoire tragique sui souvent se répète à travers les âges.
Une écriture belle, une voix singulière qui nous délivre un très bon roman, des portraits captivants de personnages - une fois n'est pas coutume - contemporains.

L'avis de Noukette - Dans la bibliothèque de Noukette
"Mensonges, silences et maîtrise du récit - La règle du jeu

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LE CHÂTEAU


de Mathieu Sapin
Bande dessinée - 130 pages
Editions Dargaud - mai 2015
 
Après avoir suivi de près la campagne présidentielle de 2012 aux côtés de l'équipe Hollande, Mathieu Sapin décide de récidiver une fois que l'ex candidat se soit installé au Château, nom souvent donné pour ce Palais de l'Elysée, microcosme avec son faste, ses habitants, sa cour, et surtout ses protocoles. Il est chaperonné, et il croque les conférences de presse, les remaniements, les déplacements officiels, les réceptions, les cuisines...

Pendant que les journalistes Davel et Lhomme s'abonnaient aux entrevues avec François Hollande, Mathieu Sapin suivait pendant un an les coulisses de l'Elysée en le restituant avec humour et couleurs. A partir de juillet 2013, il a l'occasion de suivre le off de l'affaire Leonarda, du départ de Valérie Trierweiller, le départ d'Aquilino Morelle, l'arrivée de Valls à Matignon, et puis... l'attentat contre Charlie Hebdo.

 
Une bande dessinée bien agréable à lire, avec un modeste Mathieu Sapin qui se dessine toujours très petit, furète avec nous dans le palais, son carnet à la main, conscient d'être un intrus privilégié au milieu d'un monde sensé représenter et œuvrer pour le peuple.  
 



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17 octobre 2016

LE CRI

de Thierry Vila
Roman - 250 pages
Editions Grasset - août 2016

Lil, 35 ans, magnifique métisse anglo-rwandaise, monte à bord du Septentrion, imposant navire renifleur de pétrole. Médecin, elle va être au service de l'équipage, quasi exclusivement masculin. Dans ce huis-clos flottant, Lil garde ses distances au milieu de tous ces hommes qui l'impressionnent très peu, ou davantage.
 
C'est le portrait d'une femme mystérieuse. Dans les yeux des hommes qui la côtoient, elle est belle, autoritaire, discrète, solitaire, déterminée, intrigante. Mais aussi inquiétante : elle ne correspond à rien de ce qu'ils connaissent. Et puis, il y a ces cris qui retentissent sans prévenir, qui sortent de cette créature torturée... Lil a un passé dont on ne sait rien et qui la façonne toujours, qui la pousse à se placer à l'écart des hommes mais au cœur de l'action. C'est à elle que revient les urgences médicales, les opérations délicates des organes intimes, les épidémies de diarrhées, les blessures liés aux accidents du travail. Et même lors des escales, elle ne peut quitter le navire.
 
Extrait :
"Lorsqu’elle pénétra dans son bureau, la première chose que Blache ressentit fut de l’exaspération : une exaspération immédiate, entière, sans autre goût que la pure exaspération. Il n’aimait pas les femmes de pouvoir et pour lui, une femme médecin ne pouvait pas ne pas être une femme de pouvoir. Quelque chose d’elle lui faisait peur et il ne savait pas quoi ; mais il savait aussi que, très probablement, il ne le saurait jamais."
 
Et malgré tout cette rudesse, Lil lit beaucoup, mène sa vie et s'ouvre à certains. A certains avec échec, et à un autre, à Robert, avec une infinie harmonie, dans un amour infini, platonique, poétique. A l'intérieur des coursives, sur les passerelles, au réfectoire, dans les dédales de cette arche immense, il y a des passions, des conflits, des vengeances, des haines, des gratitudes aussi. Un microcosme à l'écart du monde, dans l'ombre et au milieu des vagues. Par le détroit de Magellan, jusqu'aux côtes Africaine, le Septentrion flotte jusqu'au drame.
Un très beau roman, un portrait saisissant de cette femme qui provoque chez les hommes des réactions d'exaspération ou de passion.
 

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16 octobre 2016

L'EVEIL

de Line Papin
Roman - 250 pages
Editions Stock - août 2016
Prix de la Vocation - 2016
Prix Les lauriers verts - 2016

A Hanoï, dans le microcosme des expatriés et des ambassades, Juliet, fille de l'ambassadeur d'Australie, tombe amoureuse d'un Français. Un chamboulement, un éveil, une passion, des attentes. Et puis, autour d'eux, Raphaël le confident du Français, mais aussi, et surtout, l'ombre de Laura qui peu à peu va gangréner cette relation amoureuse de manière tragique.

L'éveil se fait attendre et nous laisse plutôt sombrer dans la mort. Compliqué d'évoquer ce roman. Il ne m'a pas subjuguée, il ne m'a pas déplu non plus. L'écriture est belle. Le problème est peut-être dans le manque de réalisme, le caractère vaporeux des rapports entre les personnages et de leurs rapports à l'environnement.
 
Extrait :
"J'avais beau ne pas penser à l'autre, à Laura, elle était écrite sur son visage : chaque cerne, chaque nouvelle ride étaient comme des marques de Laura, des cicatrices d'elle ; et il y en avait plus tous les jours."
 
Pas assez ancré, juste suggéré, évoqué. Le roman est indéniablement sensuel, il instille dans ces histoires d'amour le venin de la passion et la sensibilité des tendresses. Et du vide à l'intérieur des âmes.

L'avis de Mélanie - Lis-moi si tu peux

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08 octobre 2016

LE CLOS SAINT MARC

de Loïc Seron
Livre reportage - 200 pages
Editions Point de Vue - avril 2014
Un bel album qui fait bien sûr la part belle aux photographiques de Loïc Seron mais aussi et surtout, au récit qui nous entraine au devant des chalands et producteurs, jusque dans leurs exploitations. La place Saint Marc est un personnage à elle-même, et le bal du marché y est décrit, dans ce lieu où la vie commence très tôt, et où chaque jour les bâches et les stands se redéploient, qu'il neige, pleuve ou vente.

C'est presque un ouvrage d'intérêt public, chacun devrait recevoir un tel livre lors d'une installation dans une nouvelle région, une nouvelle ville : le portrait du marché du coin, pour partir à la rencontre des producteurs environnants qui se déplacent et font vivre ces éphémères plateformes de vie, d'économie et d'éveil des sens. Reportages en photos à la cressonnière de M. Désert, dans les fermes des maraîchers, dans les vergers de Jumièges, lors d'une sortie en mer avec Marcel le poissonnier... Mais également, des photos qui racontent les métiers du marché, les placiers, les éboueurs de 14h, etc

 
Ces photographies s'accompagnent de textes thématiques, simples, sensibles, empathiques, qui donnent vie à toutes ces images et exposent les réalités du quotidien. Un travail de 3 ans au fil des saisons pour des découvertes humaines et professionnelles, un hommage à la diversité de proximité, aux sens et aux savoir faire.

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01 octobre 2016

PETIT PAYS

de Gaël Faye
Roman - 220 pages
Editions Grasset - août 2016
Prix du roman Fnac - 2016

Gaby grandit à Bujumbura, au Burundi. Un père blanc expat' entrepreneur, une mère rwandaise, une sœur modèle, cousins et amis. Une enfance douce sur laquelle Gaby porte un regard attendrissant. Jusqu'au jour où la guerre s'infiltre dans leur petit pays, semant doute et frayeur, clivages et racisme.

Petit pays raconte le pré-exil, raconte la post-innocence de l'enfance, raconte le divorce des parents, raconte l'absurdité des guerres, de ce génocide tutsi. Un regard de l'extérieur comme on pourrait le porter sur la situation. Le vécu depuis une famille à la lisière du pays, quartier résidentiel d'expatriés, un pied en France aussi, une famille métisse. L'enfant est bien sûr extérieur aux exactions, rien n'est vu ni conté mais ils sont vite éclaboussés, mazoutés.

Extrait :
"Rien n’est plus doux que ce moment où le soleil décline derrière la crête des montagnes. Le crépuscule apporte la fraîcheur du soir et des lumières chaudes qui évoluent à chaque minute. À cette heure-ci, le rythme change. Les gens rentrent tranquillement du travail, les gardiens de nuit prennent leur service, les voisins s’installent devant leur portail. C’est le silence avant l’arrivée des crapauds et des criquets."
 
Le deuil de l'enfance et du pays s'impose lorsque la mère revient, d'un séjour au Rwanda qu'elle souhaitait ardemment pour retrouver les siens, hagarde et folle, obligée de raconter, même à la toute jeune fille,  dans le détail, les massacres dont elle fut témoin.
Je m'attendais à un roman plus original dans sa forme, voyant dès le début les lettres retranscrites de la correspondance entre Gaby et sa correspondante française. Au final, le regard naïf et enfantin dans les romans sur l'Afrique n'est pas nouveau. C'est peut-être sur le génocide qu'il a peu été écrit sur ce ton, grave et distant, lumineux et simple. Gaël Faye arrive à camper très rapidement une ambiance enjouée et vivante, avant d'écrire des chapitres peut-être un peu longs, pour enfin terminer avec brio sur une fin apocalyptique, poétique, poignante.

"Petit pays" et très grand roman - Médiapart

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